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Quand la science exclut : méfiance, dérive médicale et le potentiel de l'éco-santé

de Andrée-Anne Lavoie

le 25 juin 2026

 

Jan Matejko Astronomer Copernicus Conversation with God

Image : Copernic --> By Jan Matejko - www.pinakoteka.zascianek.plmuzea.malopolska.pl, Public Domain, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=18622 

Pourquoi une personne raisonnable en vient-elle à croire qu’un groupe d’expert cherche à tout prix à dissimuler la « vrai » vérité ? Pourquoi choisit-elle de faire confiance à un expert autoproclamé plutôt qu'à un chercheur ayant passé des années à étudier son sujet ? La tentation est grande de répondre par ignorance, par paresse intellectuelle, par complot. Mais cette réponse est non seulement inexacte, elle fait aussi partie du problème.

La douleur comme point de départ

La méfiance envers la science n’apparaît pas dans un vacuum. Elle naît, bien souvent, dans une salle d'examen. Prenons par exemple une personne qui se présente en clinique avec une constellation de symptômes que personne ne peut expliquer. Après une série d'examens inconcluant, le diagnostic sort : anxiété de source somatique. On lui prescrit un antidépresseur, lui souhaite bonne journée et on passe au suivant.

La personne repart non seulement avec ses symptômes, mais avec quelque chose de plus difficile à traiter. Sa réalité est niée, son médecin, qui devrait être l’expert ne prend pas au sérieux sa situation ni son ressentis. On ne veut pas qu’il guérisse.

Une porte vient de s’ouvrir.

La mécanique de la dérive

Le pharmacien devenu journaliste d'enquête Olivier Bernard a nommé et documenté ce phénomène dans ses balados, sous le terme de dérive médicalei. Le parcours des personnes qu’il interroge est le même. Symptômes aux causalités inconnues suivi d’une réduction ou carrément de leurs négations par l’expert. La personne légitimement insatisfaite du système cherche ailleurs. Elle tombe sur des forums, des groupes, des communautés en ligne où d'autres personnes racontent exactement la même histoire. Pour la première fois, elle se sent écoutée, comprise, soulagée.

C'est là qu'entre en scène le charlatan. Armé d'un discours simple, d'un ennemi commode, ici l'élite médicale corrompue et d’une promesse de guérison. Il offre ce que le système n'a pas su donner : une confirmation, de la certitude et un sentiment d'appartenance. Entre en jeu les « solutions » le sauna purificateur, les suppléments naturels « sans les effets pervers de la pharmacologie mercantile », le programme « infaillible ». Peu importe la légitimité du produit vendu, la vulnérabilité d’une personne en souffrance devient une commodité à exploiter. Rejeté par les experts, attiré par le mirage des promesses et retenu par une communauté. La dérive médicale est le miroir de la méfiance envers la science.

Comme dans toute dynamique sectaire, le mécanisme repose sur trois piliers : le culte de la personnalité du gourou, l'isolation progressive des voix dissidentes, et la désignation d'un ennemi commun. Ici, cet ennemi, c'est la science elle-même.

Le paradoxe de l'information

Face à ce constat, le réflexe est de vouloir informer davantage. Expliquer, corriger, vulgariser. Mais c'est ici que réside un des paradoxes les plus frustrants de la communication en santé publique : on ne change pas l'opinion d'une personne quand cette opinion est devenue une identitéii.

Lorsque la méfiance envers la science devient le ciment d'une communauté, la démystification d'une fausse croyance n'est plus reçue comme une information utile. Elle est vécue comme une attaque personnelle. Pire, elle renforce la conviction que « les élites » cherchent à faire taire une vérité dérangeante.

Les médias ont leur part de responsabilité dans cette dynamique. En cherchant la neutralité à tout prix, en présentant des opinions marginales sur le même pied d'égalité que le consensus scientifique, on crée de fausses dichotomies. Par exemple, inviter sur un même plateau un influenceur masculiniste et un professeur de science politiqueiii, c'est vendre l'illusion que les deux points de vue se valent. Tous les points de vue ne sont pas égaux. Confondre équilibre et équivalence est une erreur qui a un coût réel. L’érosion de la crédibilité en santé publique et en cohésion sociale.

Et si l'éco-santé avait une réponse ?

La question demeure entière : comment redonner confiance en la science à des personnes dont la perception de celle-ci est l'exclusion ? Si l'information seule ne suffit pas, que restet-il ?

C'est ici que l'approche proposée par Charroniv prend tout son sens. L'éco-santé ne se contente pas de regarder la santé comme un objet d'étude. Elle la traite comme un processus collectif, ancré dans des milieux de vie, façonné par des déterminants sociaux et environnementaux. Elle est fondamentalement participative. Les personnes concernées ne sont pas des sujets passifs. Elles sont co-constructrices des solutions.

En ce sens, l'éco-santé répond directement à la blessure à l'origine de la dérive : le sentiment de ne pas être entendu. En incluant le vécu des individus, en refusant de séparer l'expert de la communauté, elle reconstruit le pont trop souvent fracassé par une approche top-down.

Elle ne prétend pas non plus détenir toutes les réponses d'un coup. Par sa nature itérative et transdisciplinaire, elle avance par cycles, en ajustant les actions au fur et à mesure. Il s’agit bien là de l’essence même de la science. Une transparence et une forme d'honnêteté intellectuelle que le charlatan ne peut pas s'offrir.

La méfiance envers la science n’est pas un problème d'intelligence. C'est un problème de relation; Entre les institutions et les individus, entre le savoir expert et le savoir vécu. Tant que cette relation restera asymétrique et froide, les gourous auront de beaux jours devant eux. L'éco-santé ne règle pas tout. Mais elle pose les bonnes questions, et surtout, elle les pose avec les bonnes personnes autour de la table.

Références

i                                 Bernard, O. (Animateur et réalisateur). (2024). Dérives, saison 1 [Balado]. Radio-Canada OHdio. https://ici.radio-canada.ca/ohdio/balados/7777/science-croyances-comprendreencadrement-loi/saison-1

ii                                Kahan, D. M. (2017). Misconceptions, misinformation, and the logic of identity-protective cognition (Cultural Cognition Project Working Paper No. 164). Yale Law School. https://ssrn.com/abstract=2973067

iii                              Dumas, H. (2024, 11 novembre). Édition sous tension de Tout le monde en parle. La Presse. https://www.lapresse.ca/arts/chroniques/2024-11-11/edition-sous-tension-detout-le-monde-en-parle.php

iv                              Charron, D. F. (2014). Écosanté – Origines et approche. Dans D. F. Charron (Éd.), La recherche écosanté en pratique : Applications novatrices d'une approche écosystémique de la santé (pp. 1–33). Springer. https://doi.org/10.1007/978-1-4614-5281-2_1